<h1>Gors poisson</h1><p>Infographie, dessin vectoriel (2000)</p>

Le gros poisson

 

Il y a très longtemps, mais pas si longtemps que ça, dans la mare, régnait une belle harmonie parmi une multitude de poissons de toutes tailles.

Les plus petits, qui étaient aussi les plus nombreux, se nourrissaient d’une grande variété de plantes qui poussaient au fond de la mare, grâce aux déchets des autres poissons qui le fertilisaient.  Les moyens poissons étaient moins nombreux et faisaient des plus petits leurs repas. Mais ces derniers ne risquaient pas de disparaître tant que les un-peu-plus-gros poissons se servaient des moyens pour satisfaire leur appétit. Les un-peu-plus-gros poissons n’étaient mangés par aucun autre poisson, il n’y en avait pas de plus gros qu’eux. Cependant, de temps en temps, un long bec plongeait dans l’eau pour les happer hors de la mare, de sort qu’ils n’étaient jamais assez nombreux pour avaler tous les moyens poissons.

La mare vivait ainsi un équilibre riche de la diversité de ceux qui l’habitaient. Si un événement, tel une maladie, venait perturber cet équilibre, en s’attaquant à une partie des poissons ou des plantes qui en fournissaient le fond, il ne risquait pas de mettre en danger la vie de la mare qui toujours trouvait de nouvelles ressources dans la variété des espèces qui la peuplait.

Toutefois, un jour, un des un-peu-plus-gros poissons commença à grossir plus que les autres. Il avait dû échapper au long bec et plus il grossissait, plus son appétit grandissait. Les moyens poissons en faisaient les frais et pour lui résister, ils durent grossir à leur tour en mangeant de plus en plus de petits poissons. Mais ces derniers commencèrent à manquer et les moyens poissons se retrouvèrent bientôt à cours de nourriture, et le un-peu-plus-gros poisson qui grossissait, aidé de ses congénères, en vint finalement à bout.

Et il grossissait, il grossissait. Si bien qu’il était devenu trop gros pour qu’un long bec ne l’enlevât de la mare. Les moyens poissons disparus, tous mangés, les un-peu-plus-gros s’attaquèrent alors aux derniers plus petits qui restaient.

Ce faisant, le fond de la mare devint de plus en plus pauvre à cause des déchets qui devenaientt trop importants. Ce qui fertilisait le sol se transforma alors rapidement en poison qui le rendait peu à peu stérile. Seule quelque mauvaise plante continuait d’envahir le garde-manger des plus petits poissons qui finirent eux aussi par s’éteindre à leur tour.

Les un-peu-plus-gros poissons firent bientôt le bonheur de celui qui grossissait, sans que rien ne pût l’en empêcher. Il était devenu Roi de la mare, un roi incontestable et incontesté. Seuls quelques un-peu-plus-gros poissons, guère plus gros que les moyens désormais totalement disparus, parvenaient à survivre de ses déchets ou de ses restes.

Puis ils lui ressemblaient maintenant, en modèle réduit. Ils se mangeaient les uns les autres et ne cherchaient qu’à grossir dans l’espoir qu’un jour, ils pourraient prendre sa place. Mais leurs efforts étaient vains. Le roi ne cherchait que les plus gros des un-peu-plus-gros poissons – les plus forts – pour assouvir une faim toujours grandissante.  Les un-peu-plus-gros poissons se firent ainsi de moins en moins nombreux, et ne restaient en vie que les plus faibles.

Le fond de la mare était devenu si fétide que le gros poisson tomba malade et ne mangea plus autant. Les un-peu-plus gros poissons, trop faibles, qui ne faisaient leurs repas à présent que de ses déchets ou de ses restes, ne trouvèrent bientôt plus de quoi survivre. Et leur nombre diminua encore et le gros poisson malade ne put rapidement plus se nourrir.

Le gros poisson malade, roi désormais presque sans sujet, entraîna dans son agonie les derniers un-peu-plus-gros poissons qui s’avéraient être aussi les derniers habitants de la mare. Le fond était devenu désert à cause des déchets trop nombreux pour être fertiles à quoique ce soit. Et la vie disparût de la mare avec la mort du gros poisson.


Si, dans notre mare qu’est le monde, nous laissons l’hégémonie d’une civilisation s’accroître au détriment de tout autre système pouvant subvenir à nos besoins naturels, il n’y aura bientôt qu’une issue : le jour où cette civilisation périclitera, l’Humanité disparaîtra !
Au même titre que la biodiversité est nécessaire au maintien d’un écosystème, la diversité des modes de vie, d’échange, ou d’économie, est nécessaire à la survie de l’Humanité.

Peintures, illustrations, créations, Jérôme Guilbot vous présente son travail signé Jé

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